Hermès au Présent
Le legs de Axel Dumas ? Une forteresse.
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Aujourd’hui, après avoir exploré “Les Passés de Hermès” (à retrouver ici), nous poursuivons notre série avec l’exploration du mandat de l’actuel gérant, Axel Dumas.
En juin 2013, Axel Dumas prend la gérance de Hermès International.
Il a alors 42 ans et succède à Patrick Thomas, le seul gérant à date de la Maison à ne pas avoir appartenu à la famille. Axel Dumas n’était pas destiné à intégrer la Maison : il commença sa carrière chez BNP Paribas en 1999 à Pékin puis aux États-Unis. D’où, probablement, la pétillance que l’on voit dans ses yeux quand il parle d’international. Mais il finit par rejoindre Hermès pour y passer une dizaine d’années à plusieurs postes (le retail en France, les opérations ou les Métiers bijouterie et maroquinerie-sellerie).
Il est un « produit Hermès », en cela qu’il est le fruit d’une transmission familiale lente et patiente qui nourrit un vivier de talents familiaux. Puis il a été choisi, sans que rien ne le garantisse à l’origine.
Au moment de sa prise de fonction, Hermès réalise environ 3,7 Mds€ de chiffre d’affaires.
En 2025, ce chiffre atteint 16 Mds€ : c’est 4,3 fois plus, presque de l’hypercroissance digne de la start-up nation.
En douze ans, la Maison a multiplié son chiffre d’affaires sans acquisition structurante, sans franchise, sans diversification opportuniste, sans aucune des règles que la théorie managériale actuelle prescrirait pour obtenir une telle trajectoire.
NB : quand j’étais chez Bpifrance, l’un des axes stratégiques majeurs déployés par la Banque était de chercher à constituer de grosses PMEs et ETIs par « build-up », en consolidant autour d’un acteur une myriade de concurrents ou sociétés complémentaires. Hermès a fait l’inverse.
Le « build-up » est certainement le chemin le plus rapide vers la croissance (non sans risques, néanmoins). Mais ce n’est pas la question de Hermès.
Chez Hermès, ce qui a remplacé le « build-up », c’est un rapport au temps.
Dans quels temps Hermès opère-t-il ? Et si cela était la clé de compréhension de son succès au présent ?
Dans notre précédent article sur les Passés de Hermès, nous avons raconté une maison construite sur six générations de refus. Sans relâche, la famille a dit non à la facilité, à la cession comme à la dilution. Ces refus ont forgé l’identité de la maison.
Ce que le règne d’Axel Dumas révèle, c’est que cette logique du temps long n’est pas seulement un héritage reçu. Elle est la base d’une stratégie activement construite. C’est, peut-être, la plus sophistiquée, et, certainement, la moins imitée du secteur du luxe.
Hermès ne gagne pas parce qu’il vend mieux que les autres.
Hermès gagne parce qu’il joue une autre partie : il se place sur un autre horizon temporel que ses concurrents. Et pour comprendre ce que la Maison est aujourd’hui, il faut d’abord voir ce qu’elle a choisi de ne pas être.
Une Maison devenue empire dans la même peau
Des chiffres stupéfiants
Nous ne pouvons pas y couper. Commençons par les données brutes telles qu’elles ressortent des chiffres publics 2025 publiés par Hermès. La base, ici, est le document de référence que la Maison publie chaque année.
En 2025, Hermès affiche les résultats suivants :
Chiffre d’affaires consolidé : 16.002 M€, en hausse de +5,5% à taux courants et +8,9% à taux constants.
Résultat opérationnel courant : 6.569 M€, soit 41% du chiffre d’affaires.
Trésorerie nette retraitée : 12.773 M€, soit près de 10 mois de chiffre d’affaires.
Effectifs : 26.494 personnes, dont 16.349 en France (soit 62% du total).
Une marge opérationnelle de 41% est sans équivalent dans l’univers du luxe coté. Pour 10€ de ventes, la Maison dégage 4,1€ de rentabilité. C’est fou.
Et c’est presque 2 fois plus que LVMH. La marge opérationnelle courante du plus grand groupe de luxe au monde est d’environ 22% sur ses activités Mode et Maroquinerie en 2025.
Hermès a créé sa catégorie. Et il y est seul.
Mais ce qui frappe davantage encore, c’est la trésorerie : 12,8 Mds€ de cash.
Alors même que la Maison n’a rien levé depuis son introduction en Bourse en 1993. Cette montagne de liquidités n’est pas un accident comptable. Elle est le résultat d’une discipline année après année, où Hermès met en réserve environ 1/3 de son résultat. Hermès compte ses sous.
Depuis 2013, une croissance sans bruit (chut !)
Pour comprendre ce qu’Axel Dumas a construit, il faut poser la trajectoire dans le temps.
De 2021 à 2025, la progression annuelle à taux constants est la suivante : +42% en 2021 (rattrapage COVID), +23% en 2022, +21% en 2023, +15% en 2024, +8,9% en 2025.
Cette décélération pourrait inquiéter. Mais il faut la mettre en perspective. Une croissance de près de 9% en 2025 représente 1,4 Md€ d’activité en plus : c’est le chiffre d’affaires total de Hermès en 2004, il y a 21 ans seulement.
La marge opérationnelle est, elle, restée particulièrement stable sur toute la période : entre 39% et 42% chaque année depuis 2021. Il n’y a pas eu d’effet-ciseau. Le modèle de Hermès est lisible : rares sont les entreprises qui associent croissance et rentabilité à un rythme autant parallèle.
La commandite comme bouclier
On ne peut pas comprendre Hermès aujourd’hui sans s’intéresser à sa structuration juridique, au-delà des chiffres.
La Maison est une Société en Commandite par Actions (SCA). Cette forme juridique est désormais rare voire démodée dans le paysage des grandes entreprises cotées. Mais cela tombe bien : Hermès n’est jamais à la mode.
Cette structure distingue les commandés (la famille Hermès, dont les actifs sont détenus via la holding H51) des commanditaires (les actionnaires ordinaires). Les commandés engagent leur responsabilité illimitée. Mais ils détiennent en contrepartie un droit de veto quasi-absolu sur toute modification fondamentale de la stratégie.
C’est ce dispositif qui a permis à la famille, en 2013-2014, de dénouer avec patience la tentative d’entrée au capital de LVMH. Bernard Arnault avait acquis en secret jusqu’à 23% du capital entre 2010 et 2011, suscitant une alerte existentielle chez les héritiers Hermès.
La commandite a fait office de rempart : LVMH a cédé ses parts en 2014, Hermès a distribué ces titres à ses propres actionnaires sous forme de dividende en nature, et les 3 branches de la famille sont restées maîtresse de la Maison.
Avec Patrick Thomas, c’est l’un des premiers actes du règne d’Axel Dumas : clore cet épisode sans concession et ressouder la famille autour d’un projet commun.
Cette structuration en commandite n’est pas une commodité juridique. Elle conditionne l’exécution d’une stratégie qui prend ses racines en 1837, à la création par Thierry Hermès de l’entreprise.
Elle rend possible le refus des logiques du court terme que la Bourse impose normalement aux entreprises cotées. La commandite est le premier mécanisme de temps long qu’Hermès n’a jamais inventé. Et Axel Dumas en a hérité comme d’un outil et sait s’en servir comme ses artisans d’une alène.
D’autres chiffres non financiers
Au-delà des agrégats financiers, Hermès c’est une architecture opérationnelle d’une cohérence peu commune en 2025 :
Réseau de distribution : 294 magasins exclusifs dans le monde, opérés à plus de 92% en succursales directes. Aucune franchise.
Production locale : 75% des objets fabriqués en France.
Intégration verticale : 55% des objets fabriqués dans des ateliers internes et exclusifs.
Ancienneté fournisseurs : 21 ans en moyenne pour les 50 premiers fournisseurs directs.
Turnover des salariés : 6% groupe, à comparer aux 15 à 25% habituels dans le secteur retail luxe.
Emplois induits : 5,4 emplois extérieurs soutenus pour chaque emploi direct en France.
Ces chiffres dessinent le portrait d’une entreprise qui a choisi la densité plutôt que l’extension, la profondeur plutôt que la largeur.
Pendant que les acteurs du marché du luxe multipliaient les rachats de marques, les licences, les points de contact, Hermès a consolidé. Sans jamais externaliser plus.
Ce que Hermès a su faire, c’est prendre des décisions radicales et les maintenir envers et contre tout, avec constance voire opiniatreté.
Alors même que Hermès est cotée en Bourse, et devrait être soumise à la pression des résultats trimestriels, comment a-t-elle fait pour s’en départir ?
Pendant 12 ans, Axel Dumas a maintenu un cap : celui du temps.
Le refus du temps court
Chaque année, Hermès se choisit un thème. En 2026, c’est “l’Appel du large”.
Et force est de constater qu’Axel Dumas pilote Hermès à contre-courant du marché.
« Je demande à chaque métier d’être équilibré. Nous n’avons pas de département marketing. Les métiers proposent leurs créations. »
C’est une description assez littérale de l’organisation d’Hermès. Elle est presque simpliste là où les autres stratégies cherchent les leviers, les optimisations, étudient le marché pour sortir un produit.
Cette approche est, bien sûr, romantisée. Mais il y a quelque chose de désarmant dans cette approche qui dit, en substance : nous pensons des produits, nous les proposons et on voit si les clients en veulent.
Sous le règne d’Axel Dumas, quatre refus structurels ont été maintenus avec constance. Chacun de ces refus fait écho aux générations précédentes. Et semble aller à l’encontre de la logique économico-financière de la plupart des entreprises.
Pas de marketing de masse
En 2025, Hermès a dépensé 620 M€ en communication, soit 3,9% de son chiffre d’affaires. En comparaison, LVMH a consacré 9,2 Mds€ à ses dépenses de communication (11,4% de ses ventes) : en proportion, c’est 3 fois plus (mais la comparaison ne peut être que partielle étant donné l’hétérogénéité des activités de LVMH).
La différence n’est pas seulement quantitative. Elle est également qualitative.
Chez Hermès, la nature des dépenses de communication diffère fortement de celle des autres groupes du luxe. La Maison ne signe pas d’égéries, elle ne remplit pas les front rows de ses défilés d’influenceurs majeurs. Elle reste assise sur une forme de conservatisme de communication : campagnes d’affichage, publicités papiers ou Instagram à forte composante créative.
Hermès finance une communication événementialisée : dans ses vitrines, par le Saut Hermès au Grand Palais, via des expositions ou des ateliers thématisés.
Plutôt que l’acquisition client directe, Hermès crée un univers et le nourrit pour embarquer dans une aventure et attirer les clients de manière organique.
On pourrait appeler cela du « pull » (par opposition au « push »).
Hermès préfère créer les conditions de la désirabilité et laisser le client venir à lui. C’est une stratégie faite de patience, qui ne supporte pas le regard trimestriel sur les comptes et qui requiert une vraie discipline de marque sur le temps long.
Un réseau retail qui ne croit pas
Fin 2025, Hermès comptait 294 magasins exclusifs dans le monde. Ce chiffre est quasi-identique à celui de 2013. En douze ans, le CA a été multiplié par 4,3. Le réseau de distribution, lui, n’a bougé qu’à la marge.
Ce choix est délibéré. Hermès explique : « La politique d’ouverture de nouveaux points de vente est prudente et vise à maintenir l’équilibre géographique du modèle de distribution. »
Avec un CA multiplié par plus de 4 en 12 ans, le chiffre d’affaires par boutique a mécaniquement explosé. Selon les estimations des analystes, Hermès génère plus de 100.000 € de chiffre d’affaires par mètre carré de surface de vente. Ce serait la densité commerciale la plus élevée du secteur.
Elle a été obtenue à la fois par une augmentation de la surface des magasins (par extension pure ou déménagement dans la même ville pour une surface plus grande) et en vendant mieux dans les mêmes murs.
Cette contrainte a une vertu cachée : elle force la sélection.
On ne trouve pas Hermès n’importe où. Hermès se donne aux clients qui attendent et qui font l’effort de venir à la marque.
C’est d’ailleurs exactement le point dont s’inspire Kering dans son plan stratégique 2030, ReconKering. En réduisant son réseau de 15% minimum, Luca de Meo souhaite revenir à la rareté qui fait la désirabilité.
Les soldes, c’est non
Hermès ne solde pas. Du moins, pas de la manière classique.
La réalité est plus nuancée : la Maison organise des ventes privées, réservées à une clientèle sélectionnée, avec des remises pouvant atteindre 50%. Ce n’est pas un secret, mais ce n’est pas une communication non plus. Ces ventes n’apparaissent dans aucune vitrine, aucune publicité, aucune plateforme. Elles n’existent que pour ceux à qui Hermès choisit de les proposer.
C’est un mécanisme de fidélisation que ces réductions deux fois par an. L’accès à une vente privée Hermès n’est pas un droit ; c’est plutôt une distinction qui récompense une relation fidèle à la marque et qui permet de s’offrir quelques pièces en plus que l’on n’aurait pas achetées.
Quant aux surplus de matières, ils alimentent petit h, l’atelier de re-création lancé en 2010 par Pascale Mussard. Ces résidus de production deviennent des objets singuliers, vendus à prix plein dans un espace dédié de la boutique du 17, rue de Sèvres à Paris.
Le résultat est que rien ne sort d’Hermès par une porte dérobée à prix bradé sur le marché public. La rareté perçue est préservée.
Pas de rachat de marques
Sur les douze années du règne Dumas, Hermès n’a procédé à aucune acquisition de marque. Alors même que Kering rachetait Pomellato en 2013 et LVMH, Tiffany en 2021, Hermès concentrait son cash sur un autre sujet.
En 2025, les investissements financiers du groupe se sont élevés à 230 M€. Des dires de Hermès, ils ont concerné « principalement des prises de participations visant à renforcer les liens avec des partenaires historiques, conformément à la stratégie d’intégration verticale du groupe ». Dit autrement, ce sont des investissements dans des tanneries ou des manufactures de composants.
Plutôt que de racheter des marques pour grossir, Hermès achète les briques de son propre outil de production pour mieux le contrôler. Chaque acquisition renforce l’intégration verticale et réduit la dépendance à des fournisseurs extérieurs.
Le résultat direct de cette politique d’investissement se lit dans les chiffres : 55% des objets Hermès sont aujourd’hui fabriqués dans des ateliers internes et exclusifs, et 75% en France.
Ces quatre éléments travaillent dans une même direction : refuser la logique du temps court. C’est ce qu’Axel Dumas a contribué à construire, dans la droite ligne tracée par les générations précédentes.
Investir le temps moyen
Les refus d’Axel Dumas, ce sont des bases. Seuls, ils ne portent pas de développement. Il faut prendre des décisions actives, celles qui transforment et qui ne se voient pas dans les comptes.
Axel Dumas porte des décisions de moyen terme dont les effets se verront dans 10 ans. Il construit la capacité de la Maison à produire, à former et à s’approvisionner dans dix ans.
Bon an, mal an : une manufacture par an
En 2025, Hermès a investi 1.161 M€ en investissements opérationnels. Sur ce total, 226 M€ ont été dédiés au renforcement des capacités de production, principalement dans la maroquinerie.
La principale traduction concrète de cet investissement : Hermès ouvre une nouvelle maroquinerie chaque année. En septembre 2025, c’est L’Isle-d’Espagnac, en Charente. En avril dernier, c’était au tour de la maroquinerie de Loupes, en Gironde, d’être inaugurée.
De plus, en mai 2025, la première pierre a été posée à Couzeix, en Haute-Vienne, qui sera le deuxième site dédié aux Arts de la table.
Le plan d’ouverture est arrêté jusqu’en 2030 : une maroquinerie par an ouvrira à cet horizon.
Au total, Hermès exploite aujourd’hui 80 sites de production et de formation propres, dont 64 en France. Parmi ces sites, 25 d’entre eux sont des maroquineries organisées autour de 9 pôles d’expertise régionaux. Chaque nouvelle maroquinerie crée environ 300 emplois. C’est un programme industriel phasé sur une décennie.
La logique de Hermès est contre-intuitive.
Quand une marque de luxe voit sa demande s’emballer, la réponse habituelle est d’externaliser une partie de la production pour aller plus vite.
Hermès fait l’inverse : il internalise davantage et accepte de créer de la capacité plus lentement que la demande ne le réclame. C’est l’un des éléments qui entretient la rareté. Et c’est aussi ce qui garantit la qualité : un artisan Hermès fabrique un sac de A à Z, seul, sans chaîne. La capacité de production ne peut s’étendre qu’au rythme auquel on forme des artisans.
Former pour produire
En 2021, Hermès a lancé l’École Hermès des Savoir-Faire (EHSF). En 2025, elle compte 12 centres de formation en région, tous situés au plus près des manufactures. Elle accompagne près de 800 apprenants par an, avec un taux de réussite de 100% aux examens de CAP et CQP.
Les apprenants sont recrutés sur leur habileté manuelle et leur capacité d’apprentissage. Ils sont salariés dès leur entrée en formation, quel que soit leur statut antérieur. La formation mène à trois métiers : artisan sellier-maroquinier, artisan coupeur-préparateur ou piqueur en maroquinerie.
Ce dispositif a un coût économique réel. Former un artisan avant qu’il ne produise, c’est immobiliser du temps et des formateurs. C’est également parier sur un retour sur investissement à horizon pluri-annuel, au minima entre 18 et 24 mois, sachant qu’un artisan maitrise parfaitement son art en une décennie.
Heureusement, Hermès bénéficie d’un turnover faible : 6% dans le groupe. Un artisan Hermès formé au sein de l’EHSF reste et transmet à son tour. Le savoir-faire est un actif immatériel qui s’accumule année après année.
La relation fournisseur comme actif stratégique
21 ans. C’est l’ancienneté moyenne des relations avec les 50 premiers fournisseurs directs d’Hermès. 51% des achats sont réalisés en France. 90% des fournisseurs de cuir sont certifiés LWG de rang 1, le standard le plus exigeant de la filière.
Ces chiffres ne sont généralement présentés que sous l’angle RSE mais ce sont également des indicateurs de résilience opérationnelle.
Un fournisseur qui travaille avec Hermès depuis 21 ans a adapté ses outils, ses gestes, ses procédés aux exigences de la Maison. Cette ancienneté est une barrière à l’entrée.
Hermès a poussé cette logique plus loin encore en intégrant directement certains de ces fournisseurs.
Les tanneries d’Annonay (rachetée en 2013) et du Puy-en-Velay sont propriété du groupe. La Manufacture de Métaux fabrique en interne fermoirs, boucles, mousquetons et cadenas. Chaque maillon intégré de la chaîne de valeur est un maillon qui ne peut pas faire défaut.
Selon les dires mêmes de Hermès, il est nécessaire d’« accélérer la sécurisation de ses approvisionnements de matières et consolider les relations avec ses fournisseurs dans le temps ».
Ces trois chantiers (manufactures, formation, fournisseurs) ont en commun d’être invisibles dans les résultats trimestriels voire annuels. Ils sont d’abord un coût avant de générer des revenus qui seront dilués dans l’activité annuelle des années plus tard. Ils sont décisifs : ils construisent la capacité de la Maison à croître dans dix ans sans changer de modèle.
Thésauriser le temps long
Il y a un chiffre dans les comptes d’Hermès qui ne s’explique pas par la logique financière ordinaire : 12,8 Mds€ de trésorerie nette, zéro dette significative, dans une Maison cotée en Bourse.
Un groupe coté qui accumule du cash sans l’investir ou le distribuer entièrement est généralement sanctionné par ses actionnaires. En le sanctionnant, ils en réclament l’utilisation ou la distribution (en dividendes ou par rachat relutif d’actions). On lui reproche de ne pas optimiser son bilan, une forme d’oisiveté du cash. Là encore, en ne maximisant son Retour sur capitaux employés, Hermès ne suit pas à la lettre les règles de l’économie actuelle.
Hermès ne distribue pas cette trésorerie. Il la garde.
Pour 2025, le dividende versé représente 2,8 Mds€, soit environ 13€ par action. Hermès a même baissé son dividende, puisque, additionné à un exceptionnel pour 2024, il atteignait 18€. C’est généreux, mais c’est bien inférieur à la capacité d’autofinancement du groupe, qui atteint 5,6 Mds€.
Le solde reste dans les caisses.
Hermès stipule : « L’indépendance et la rigueur financière de la Maison permettent d’autofinancer les investissements opérationnels, tant dans les capacités de production que dans le réseau ou les projets transversaux, et de préserver sa stratégie de long terme. »
Traduction : Hermès garde son cash pour ne jamais avoir à dépendre de personne.
La Maison n’a pas besoin d’emprunter ni de lever des capitaux. La trésorerie est le meilleur garant de l’indépendance.
C’est un choix qui a une profondeur historique.
Depuis que Bernard Arnault est entré au capital en 2010, la famille sait ce que coûte la vulnérabilité financière. La défense la plus efficace contre toute OPA hostile, c’est le bilan. Qui s’ajoute, chez Hermès, à la structure de commandite et à H51 : l’indépendance de Hermès se construit par étages cumulatifs comme une forteresse au 24 Faubourg.
Hermès ne thésaurise pas seulement pour ses actionnaires actuels : ils sont bien servis. Mais il thésaurise pour ceux qui ne sont pas encore là : la septième génération, qui héritera d’une Maison sans dette, avec des manufactures payées, des artisans formés, des fournisseurs fidélisés et, à date, 12 Mds€ en banque.
C’est là toute la cohérence du règne Dumas et ce sera son héritage. Les six gérants précédents ont dit non. Axel Dumas, lui, a construit les conditions pour que la septième puisse encore dire non. Et est en train de lui transmettre les moyens de le faire.
On mesure généralement le succès d’un gérant à ce qu’il a construit pendant son mandat. Pour Axel Dumas, le bilan est visible : 16 Mds€ de CA, 41% de marge, une capitalisation boursière qui a placé Hermès parmi les dix entreprises les plus valorisées du monde par moments.
Mais ce n’est pas là que réside la singularité du règne.
Si Axel Dumas a choisi nombre de choses à ne pas faire, comme ses aïeuls, il a construit par étapes une forteresse financière, sur la base de décisions opérationnelles et commerciales fortes. La Maison semble, aujourd’hui, imprenable.
Hermès formule son ambition pour 2026 et au-delà en une phrase : « un objectif de progression du chiffre d’affaires à taux constants ambitieux ».
C’est une direction. Celle du temps Hermès.
Voici le legs d’Axel Dumas.
Dans deux semaines, nous explorerons le Futur de Hermès. Un exercice de prospection alors que rien ne semble pouvoir atteindre le pouvoir de cet héritage.
Benjamin Legourd



Et, pour couronner le tout, quand Axel Dumas vient pour l'inauguration d'une maroquinerie, il fait preuve d'accessibilité et de gentillesse. Lorsque l'on rentre chez Hermès, c'est une Maison qu'on intègre, en apprenant de son passé, en appreciant son présent et en participant à son avenir.